Les églises romanes

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A Romainmôtier, on trouve une fontaine à l’emblème de la bourgade, les clés de saint Pierre et le glaive de saint Paul. Ce bourg médiéval est visité par de nombreux touristes. Il fait partie d’un des rares sites clunysiens de Suisse romande.

On ne refera pas l’histoire de cette sœur de l’admirable Tournus: ici, la pierre dorée du Jura, là, la rose de Bourgogne. De l’oratoire de saint Romain (qui a donné son nom au lieu) à l’édification de l’église par saint Odilon, juste avant l’an 1000, puis la tranquille prospérité du monastère jusqu’à l’arrivée des Bernois, en 1536, Romainmôtier a exercé une influence prépondérante. En 753, le pape Etienne II la fit dépendre directement de Rome, la mettant à l’écart de l’évêché de Lausanne et des autres abbayes qui obéissaient à Cîteaux, comme Haut-Crêt (près de Palézieux, d’où les moines partirent défricher le Dézaley). Au temps de sa splendeur, Romainmôtier contrôlait un vaste territoire allant du Léman (Bursins et Apples) au Jura français (Lons-le-Saulnier).

Si les Confédérés occupaient les pieds du Jura depuis 1475, les Bernois, réformés, interdirent la messe à l’abbatiale le 24 décembre 1536. Ils saccagèrent église et bâtiments conventuels, transformèrent le narthex en cave, installèrent leur bailli dans la maison du prieur. Au fil du temps, jusqu’à leur départ en 1803, ils considérèrent pourtant la bourgade comme une ville et y construisirent quelques solides maisons. Romainmôtier a conservé trois tours: celle de l’Horloge, qui permet d’accéder à l’église, celle de la Torture et celle des Prisons. On y trouve en outre quelques belles demeures, comme la maison de l’industriel Lerber, où habita le patriote vaudois Pierre-Maurice Glayre, membre du Directoire helvétique (1798-1800). Mais quand les Vaudois, à l’indépendance, lui préférèrent Orbe, elle retourna à sa quiétude campagnarde… Romainmôtier n’a pas la seule église romane des pieds du Jura. A Orny, un curieux clocher massif de tuf; à Baulmes, un autel romain dédié à Apollon; à Valeyres-sous-Rances, l’église Saint-Jacques, qui domine le village, remaniée au XIVe siècle; à Bavois, où le clocher sépare la partie romane de la gothique, deux styles qui se juxtaposent encore à Bretonnières; enfin, au-dessus d’Orbe, à Montcherand, toutes méritent une visite. Dans la dernière, on admire des peintures du XIIe siècle uniques en Suisse romande, qui représentent un Christ en partie effacé, et sept apôtres.

Orbe et La Sarraz ne sont pas en reste, avec des sanctuaires plus tardifs. A Orbe, l’église et ses curieux chapiteaux (où un personnage baisse sa culotte sur le mécréant!) fut aménagée dans une ancienne tour au XVe siècle. Tandis qu’au château de La Sarraz, c’est la chapelle Saint-Antoine, dite le Jaquemart, qui intrigue avec son gisant aux yeux dévorés par des crapauds de pierre.

Une leçon d’histoire suisse

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Quand, à l’occasion des guerres de Bourgogne, en 1475, les Suisses vinrent chatouiller les pieds du Jura, ils ne firent pas de détail. Ils mirent à feu et à sang les châteaux construits par les seigneurs alliés des Savoyards. Plusieurs appartenaient aux héritiers de la famille de Grandson, qui régnait sur la région depuis la Bourgogne transjurane de Rodolphe III, trois siècles plus tôt. Cette domination n’excluait pas des conflits familiaux: Hugues de Châlon dut batailler ferme pour reprendre le château de Grandson à son frère Guillaume. Cinq ans après qu’il en eut relevé les murs, la forteresse résista une première fois aux Suisses, en 1475, avant de capituler l’année suivante. Les Confédérés s’y mirent à vingt mille, en rangs serrés, pour faire fuir Charles le Téméraire, renvoyé outre-Jura trois mois plus tard, à la bataille de Morat.

Auparavant, les Suisses s’emparèrent des Clées, poste avancé sur la route du col de Jougne. Ce passage jouait un rôle crucial depuis la nuit des temps: Croy, à côté de Romainmôtier, porte le nom du carrefour entre les routes du pied du Jura. L’une, à l’époque romaine, permettait de rallier Genève à Bâle (Vindonissa), et l’autre reliait Rome à la Gaule, plus tard la Savoie à la Bourgogne. Champvent (en photo ici), parfait exemple du «carré savoyard», sur sa colline – unique position du genre en Suisse romande – subit la même capitulation. Mais c’est Orbe qui paya le plus lourd tribut aux guerres de Bourgogne.

Son château, bâti entre le XIIe et le XIVe siècle, n’a conservé que son donjon rond de 1255, œuvre d’Amédée de Châlon. La forteresse perdit sa superbe en mai 1475. Si la ville se rallia aux Confédérés sans coup férir le 2 mai, la garnison se défendit jusqu’au bout. Le lendemain, les Suisses pointèrent leurs canons de l’église, puis prirent d’assaut le château, tuant à l’arme blanche, poignard et pique, plus d’une centaine d’hommes. Certains furent précipités des tours et des murailles. Le château fut incendié et ruiné… Orbe devint un bailliage commun des Bernois et des Fribourgeois qui l’administraient depuis Echallens. Jadis aussi fière que San Gimignano, Orbe laissa partir ses ruines, tour après tour, pierre après pierre: en 1835, on rasa un pan de rempart et une tour.

Aujourd’hui, sur son éperon rocheux, la bourgade retrouve des couleurs. A la rue de la Tourelle, les maisons sont repeintes en rouge, jaune ou orange. La rue du Moulinet a gardé tout son charme, à côté de l’ancien hôpital, devenu bibliothèque et théâtre pour les jeunes. Au coin de la rue pentue, une «pierre à sabot» qui enjoint de freiner les chars à la descente… Orbe, sous le double signe «gastrologique» de la saucisse aux choux et du café (Nescafé d’abord, puis Nespresso), regagne une prospérité certaine.